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OPINION. Aspects de la schizophrénie marocaine : langue et identité ( Dr Mohamed Chtatou)


Lundi 23 Octobre - 00:21

OPINION. Aspects de la schizophrénie marocaine : langue et identité ( Dr Mohamed Chtatou)


Pour un étranger qui visite le Maroc pour la première fois, écouter les Marocains discuter entre eux et essayer de les comprendre relève de l’exploit.

Quelle langue parlent-ils en fin de compte ? À vrai dire, répondre à cette question relève aussi de l’exploit, parce que tout simplement les Marocains, aussi schizophrènes qu’ils soient, font usage dans leurs échanges quotidiens, de plusieurs idiomes, en même temps… Un vrai gâchis linguistique pour les puristes et une prouesse pour le commun des mortels.

Le gâchis linguistique

En fin de compte, on se retrouve avec un pot-pourri de langues qui sont de deux niveaux:
 

-Les langues maternelles:

  • Tamazight avec ses trois composantes : Tarifit, Tachelhit et Tamazight, et
  • Darija avec ces différentes déclinaisons régionales.

 

-Les langues européennes:

  • Français ;
  • Espagnol ; et tout récemment
  • Anglais.

Le mélange des langues maternelles avec les langues européennes est une seconde nature chez les Marocains. Ils le font de façon automatique et avec grande aise, sans pour autant faire attention à leur niveau de communicabilité.
Si quelques critiques voient dans ce phénomène le résultat d’une aliénation et acculturation étrangère, voir d’origine occidentale. Je pense qu’au contraire cet état de chose confirme le degré d’ouverture et de tolérance, presque inné,  du Marocain moyen. Le Marocain veut communiquer pleinement et tous les moyens sont bons pour lui.

Le Maroc a toujours été un carrefour linguistique et culturel depuis l’aube des temps et cela se reflète merveilleusement sur les parlers de son peuple et aussi sur leurs faits culturels.

            En vérité l’imbroglio marocain est que tout le monde dans ce pays parle d’identité et de langue comme si ce sujet est totalement acquis et résolu, alors qu’en réalité on ne fait que reporter, aux calendes grecques, ce gros problème qui n’est autre que la réponse à la question sempiternelle : qui sommes-nous ? En somme, toutes nos interrogations identitaires restent sans réponse en dépit des avancées constitutionnelles importantes au lendemain des révoltes arabes et du développement qu’a connu le pays depuis l’avènement de l’indépendance.

            Il va sans le dire que cette grosse et importante interrogation met en brèche cette idée fausse que font circuler certains démagogues,  depuis pratiquement l’aube de l’indépendance et qui veut dire que le Maroc est une exception dans la région et qu’il n’a point de questionnements identitaires ni de contestations philosophiques à ce sujet. Faux, archifaux, les questions sont là, brulantes et la quête des réponses et en cours : une vraie course effrénée pour se situer vis-à-vis de soi-même et du reste du monde avant de se lancer dans la douloureuse et longue tâche de la mise en place d’un projet de société viable et acceptable par toutes les composantes du Maroc d’aujourd’hui.


Qui sommes nous ?

            Il est du devoir,  de tout Marocain qui se respecte, de poser la question sacrée, et toujours mystifiée et manipulée : qui suis-je ? Pour certains il y a des réponses toutes faites qui versent directement soi dans le démagogique ou bien dans l’idéologique.

Toutefois, les questions à poser sont de deux niveaux, comme suit :


*Le niveau ethnico-linguistique :
 

  • Sommes-nous amazighes tout court ? ;
  • Sommes-nous arabes ? ;
  • Sommes-nous amazigho-arabes ? ou
  • Sommes-nous arabo-amazighes ?

*Le niveau géographique :


- Sommes-nous méditerranéens ? ; ou
- -Sommes-nous africains ?

*Le niveau confessionnel :

 

  • Sommes-nous musulmans ? ; ou
  • Sommes-nous musulmans seulement de culture ?

*Le niveau culturel :

 

  • Sommes-nous moyens orientaux ?;
  • Sommes- nous européens ? ;
  • Sommes-nous africains ? ; et ou
  • Sommes nous autres?

Ces questions bourdonnent à longueur de journée dans les têtes des Marocains, qui, certes, veulent leur apporter des réponses mais butent sur plusieurs obstacles, tantôt de nature nationaliste, tantôt de nature politique et tantôt de nature idéologique. Beaucoup de gens vous donneront des réponses composées auxquelles ils ne croient nullement, au fond d’eux-mêmes, et c’est le début d’une schizophrénie voulue pour plaire à tous les courants qui existent dans la société.

La schizophrénie linguistique


      En réalité, qu’on le veuille ou pas, nous sommes un peuple foncièrement schizophrène et nous semblons assumer ce diagnostic avec grande aisance, sinon avec fierté.  Au fait, personne ne semble être préoccupé par cette situation singulière et personne ne semble suggérer une thérapie de groupe ou individuelle pour un peuple qui continue, n’empêche, à se chercher,  en vain, pour le moment.

Si cette situation avait, par contre, existée dans un autre pays, les sociologues, anthropologues, psychanalystes, psychiatres et autres se seront penchés sérieusement  sur ce phénomène social, intéressant et très inquiétant.

L’Etat communique avec le peuple marocain par le biais de deux langues diamétralement opposées. Il utilise l’arabe classique pour :

-    les infos,
-    les sujets politiques,
-    les déplacements du Roi et l’analyse de ses discours, et
-    les célébrations religieuses et les discussions ou les sujets portant sur l’Islam, etc.

Par contre, il fait usage de français pour :
 

  • les sujets d’ordre technologique,
  • les sujets scientifiques et médicaux,
  • les finances et sujets économiques, et
  • la politique étrangère.

Le message sous-jacent est que la langue du Coran et de l’Islam n’est pas apte a transmettre l’information technologique et scientifique au marocain. Ceci montre clairement que l’Etat sous-estime sa langue officielle et que cette langue n’est officielle que dans la forme et qu’elle n’a aucunement la capacité linguistique des autres langues. Pire, l’Etat sous-entend, de façon sournoise, que la langue du colonisateur chrétien est la mieux placée pour traiter des sujets sérieux. Voila un premier exemple flagrant de la schizophrénie linguistique, mode Etat.

Le deuxième volet de la schizophrénie linguistique de l’Etat se manifeste au niveau de l’éducation. Le Ministère de l’Education Nationale avec son congénère de l’Enseignement Supérieur sont les départements les plus budgétivores du gouvernement. Ils font usage, depuis toujours, d’un quart du budget de l’Etat, sans pour autant donner satisfaction à aucun vu le nombre grandissant des diplômés chômeurs qui manifestent chaque jour dans les grandes artères des villes marocaines depuis presque deux décennies. L’Etat ne veux pas reconnaitre que l’arabisation de l’enseignement entreprise dans les années 70 du siècle dernier, pour des raisons politiques et non pédagogiques  a indéniablement conduit le système éducatif du pays vers la faillite, que l’on ne veut pas reconnaitre, même si tu le monde en parle.

Bien sur, par contre, les hommes politiques, les grands commis de l’état et la bourgeoisie marocaine préfère de loin payer le prix fort pour l’éducation de leur progéniture dans les universités européennes et américaines, et en ce faisant reconnaissent la débâcle totale du système éducatif et par la même garantissent aux leurs la continuité de leur mainmise sur l’appareil étatique et les moyens de production dans la tradition du dicton marocain : dyalna f dyalna qui veut dire ouvertement, nous resterons maitres à bord du système étatique et nous ne permettons à personne d’autre de se joindre à nous dans l’exploitation de la manne étatique.

Le mot de fin

La schizophrénie linguistique  marocaine est une réalité quotidienne troublante et une maladie sérieuse pour laquelle personne, état et société, ne veut apporter un traitement pour solutionner le questionnement identitaire permanent et préoccupant voilé des Marocains.




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